Industrie musicale

Vers une juste rémunération des auteurs de contenu sur YouTube ?

En juillet dernier Sir Paul McCartney publiait une lettre ouverte soutenant les propositions de l’article 13 de la directive européenne des droits d’auteurs visant à améliorer la rémunération des créateurs de contenus sur Youtube ; deux mois plus tard il diffusait son show new yorkais exclusivement sur YouTube. Vous l’aurez compris, il s’agit de la relation paradoxale du secteur de la musique avec le plus grand service de diffusion en continu au monde.

D’un côté, YouTube apporte un auditoire quotidien extraordinaire à la musique du monde entier. Le site attire officiellement plus de 1,8 milliard d’utilisateurs connectés chaque mois, dont 85% (d’après les statistiques citées par l’industrie du disque) l’utilisent pour accéder à du contenu musical. De l’autre côté, la question de la rémunération est très sensible. Le contenu musical diffusé par des non ayants-droits est monnaie courante, ce qui constitue un manque à gagner majeur pour les artistes qui comptent sur le streaming pour se rémunérer.

Le 12 septembre dernier YouTube a subi un choc : en dépit d’une campagne de lobbying intense de la part de Google, le Parlement européen a voté en faveur de l’article 13 et de la nouvelle directive européenne sur le droit d’auteur.

Alors qu’est-ce que l’article 13 de la directive européenne des droits d’auteur ? Qu’en penser et que va-t-elle changer dans la rémunération des artistes sur Youtube ? Y aura-t-il des conséquences pour nous, les utilisateurs ?

 

En des termes simples, qu’est-ce que l’article 13 de la directive européenne ?

 

L’article 13 de la proposition de directive du Parlement européen et du Conseil sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique (pour que vous soyez plus intime avec son nom complet) est une tentative de refonte du droit d’auteur à l’ère de l’Internet. Il s’appuie sur la relation entre les détenteurs de droits d’auteur et les plateformes en ligne, obligeant ces dernières à appliquer une réglementation plus stricte en matière de contenu protégé.

L’article stipule que les plates-formes doivent « empêcher la disponibilité » d’œuvres protégées, suggérant qu’elles devront adopter une technologie capable de reconnaître et de filtrer les œuvres créées par une personne autre que celle qui les télécharge. Cela pourrait inclure des fragments de musique, des images et des vidéos.

Concrètement, l’article 13 obligera YouTube à assumer la responsabilité légale de tout contenu enfreignant les droits d’auteur et uploadé sur son système.

 

Un article contrevenant à la liberté du Web et trop coûteux pour être mis en place ?

 

Le mois dernier, plus de 70 personnalités technologiques ont rédigé une lettre commune condamnant la disposition de l’article 13 de la législation potentielle, prévenant que celle-ci pourrait « casser » Internet tel que nous le connaissons.

La lettre souligne le coût de la mise en place de technologies de filtrage automatique pour respecter les nouvelles règles du droit d’auteur, qui, selon eux, empêcheront les startups et les PME européennes de concurrencer les entreprises américaines.

Les détracteurs de la proposition de directive prétendent également que l’article 13 viole les droits fondamentaux des utilisateurs d’Internet (en octobre dernier, 56 universitaires réputés ont publié une série de recommandations sur la directive proposée), contredit les règles précédemment établies par la directive de l’Union Européenne sur le commerce électronique et méconnaît la manière dont les gens utilisent des informations diffusées sur Internet.

En clair, les remixes, “tributes” et autres types de contenus générés par les utilisateurs seraient tous menacés, selon eux, car ils pourraient techniquement être considérés comme des violations du droit d’auteur.

De son côté la plateforme a sorti les arguments massus. La directrice générale de YouTube, Susan Wojcicki, affirme que, lorsqu’une vidéo musicale a plus d’un titulaire de droit d’auteur (par exemple, trois ou quatre auteurs-compositeurs différents), YouTube peut être contrainte de l’inscrire sur une liste noire. Wojcicki cite « Despacito » de Luis Fonsi et Daddy Yankee, qui s’avère être la vidéo YouTube la plus visionnée de tous les temps, avec plus de 5,7 milliards de vues.

«[« Despacito »] contient plusieurs droits d’auteur, allant de l’enregistrement sonore aux droits d’édition ». « Bien que YouTube ait passé des accords avec plusieurs entités en vue de la licence et du paiement de la vidéo, certains détenteurs de droits restent inconnus. Cette incertitude signifie que nous pourrions devoir bloquer de telles vidéos pour éviter toute responsabilité au titre de l’article 13. ”

Un (petit) pas vers une juste rémunération des artistes ?

 

Un certain nombre de personnalités de l’industrie de la musique se sont déclarées en faveur de la nouvelle loi sur le droit d’auteur, arguant que le cadre protégerait les droits des artistes sur leurs créations. Nous avons déjà évoqué Sir Paul McCartney et sa lettre. Le bassiste des Beatles a effectivement soutenu les propositions législatives européennes visant à obliger le service vidéo de Alphabet / Google à payer davantage les artistes et maisons de disques.

« Aujourd’hui, certaines plates-formes de contenu téléchargées par les utilisateurs refusent de rémunérer équitablement les artistes et tous les créateurs de musique pour leur travail, alors qu’ils l’exploitent à leur propre profit » écrit McCartney.

L’association américaine de la musique indépendante réagit également à la question de la rémunération en expliquant que selon elle “ Youtube n’est pas concerné par les artistes. Ils veulent juste protéger leur modèle économique construit sur la privation des droits des créateurs”. De même que Delphine Ernotte, patronne de France Télévisions qui s’indigne : “le revenu que nous touchons sur Youtube c’est rien du tout, c’est du pourboire pour le petit personnel”.

Concernant l’argument « Despacito » soulevé par Wojcicki, Crispin Hunt (président de l’Académie britannique des auteurs, compositeurs et auteurs) a son petit avis. Il accuse Wojcicki d’avoir diffusé de fausses informations, écartant ainsi l’idée que le prochain « Despacito » serait bloqué sur YouTube comme une « blague complète ».

« Pensez à combien d’argent publicitaire YouTube a généré avec cette vidéo et ses milliards de visionnements. […] Êtes-vous en train de me dire que YouTube ne sera pas incité à déterminer comment payer une poignée de créateurs de cette chanson, même si ces créateurs se disputent ? C’est juste un argument boiteux pour ne pas payer les créateurs équitablement ».

Il ajoute : « Même si l’article 13 tue YouTube, ce qui ne sera pas le cas, alors quoi ? Comme ce qui s’est passé après MySpace, une solution meilleure et plus juste comblera rapidement le vide ».

Globalement les lobbyistes de l’industrie musicale soutiennent que l’article 13 est une bonne chose car cela signifierait que les labels peuvent enfin négocier équitablement avec YouTube sur les tarifs qu’elle verse au secteur de la musique.

Vous vous demandez sûrement comment l’adoption de l’article 13 bénéficie aux revenus des artistes sur YouTube ? Et bien c’est très simple si un label refuse d’accorder une licence à YouTube aujourd’hui, les utilisateurs de la plate-forme ne peuvent toujours pas télécharger ses morceaux sur le service. L’article 13 impose à YouTube l’obligation légale de veiller à ce que cela ne se produise pas, donnant ainsi aux labels (et donc à leurs artistes) un meilleur levier lors des négociations sur les redevances.

Steve Cooper, PDG de Warner Music Group, a parfaitement décrit cette situation dans une note de service divulguée l’année dernière, qui est apparue peu après que la société ait signé un nouveau contrat mondial avec YouTube : « Il est indéniable que, même si YouTube ne dispose pas de licence, notre musique sera toujours disponible, mais pas du tout monnayée ».

 

Le géant californien principalement visé car perçu comme mauvais payeur

 

Ces dernières années, YouTube a commencé à contester activement ces critiques. Plus tôt ce mois-ci, Google a publié un rapport affirmant que YouTube avait versé 1,8 milliard de dollars aux détenteurs de droits musicaux au cours de la période allant jusqu’à 12 mois fin septembre, en argent publicitaire. Pour comparer avec Spotify, ce montant représente environ la moitié de ce que le service de streaming suédois verse actuellement aux artistes et à leurs représentants.

Selon les chiffres de YouTube, ces 1,8 milliard de dollars équivalent  à 80% du milliard de dollars annoncé par la plateforme Google / Alphabet aux détenteurs de droits musicaux en 2016.

Ces chiffres sont impressionnants. Cependant méfiance, car selon Tim Ingham (fondateur de Music Business World Wide) il s’agit là de fake news.

Effectivement, l’IFPI (Fédération internationale de l’industrie phonographique), qui représente les intérêts commerciaux des trois grands labels (Universal, Sony et Warner), affirme que les chiffres de Google « ne correspondent pas aux nôtres ». Selon les données de l’IFPI, les recettes totales générées par les artistes et les labels en 2017 à partir de tous les services de streaming vidéo (dont YouTube est de loin le plus important) se sont élevées à 856 millions de dollars – « moins de la moitié de la demande de Google et moins d’un dollar américain par utilisateur et par an ».

 

Le hashtag #saveyourinternet

 

Ce hashtag alarmiste faisant suite à l’appel à la mobilisation lancé par Susan Wojcicki a fait un tabac auprès des utilisateurs de la plateforme Youtube. Une pétition Saveyourinternet.info, qui n’émane pas de Google mais d’un groupe de militants pour la liberté du Web, a quant à elle déjà recueilli plus de 3,4 millions de signatures virtuelles.

Dans un article publié dans Le Monde, Guillaume Fraissard (chef du service Culture) souligne la mauvaise foi de la plate-forme qui tente de mobiliser l’ensemble du Web pour défendre sa propre cause. Il conclut sur une réflexion autour du modèle économique de la plate-forme vidéo.

Car si le mercredi 28 novembre elle a annoncé qu’elle ne réserverait plus ses contenus originaux (séries, documentaires, …) aux seuls abonnés de son service, Youtube Premium, dès 2019 ces productions seront visibles gratuitement, agrémentées de publicités. Selon l’auteur, il y aurait là de quoi nourrir de sérieux doutes sur l’ambition de la société à faire décoller son offre par abonnement et expliquer “pourquoi la préservation d’un modèle solidement ancré sur la popularité de vidéos gratuites et virales, méritait bien un appel à mobilisation des vidéastes et de leurs bataillons de fans. Quitte à faire passer ça pour le “sauvetage” de l’Internet tout entier”.

 

L’avis de KOPLESH

 

De notre côté on se range du côté de Guillaume Fraissard et on trouve que YouTube y va un peu fort avec son hashtag. On rappelle que sur le premier trimestre 2018 Google a dégagé 31 milliards de revenus, dispose d’une flotte de cerveaux parmi les mieux constitués actuellement et se trouve être à la pointe de la technologie. Ils peuvent bien investir quelques petits millions pour nous créer un filtre assez intelligent qui laissera passer les reprises et les chansons à auteurs multiples, surtout quand c’est aussi dans leur intérêt.

Lorsqu’on lit ce que dit le fondateur de Business Music World Wide sur le fait que YouTube paye 7 fois moins que Spotify en moyenne pour un stream, on se dit aussi qu’en termes de rémunération il y a également un petit progrès à faire. Et que si l’article 13 peut y contribuer, ce serait chouette, quitte à ce que quelques memes ne soient plus disponibles le temps que YouTube trouve une solution respectant la directive.

 

En résumé :

 

  • L’article 13 de la directive européenne des droits d’auteur est une tentative de refonte du droit d’auteur à l’ère de l’Internet

 

  • Cet article signifie que les plates-formes en ligne devraient filtrer et/ou supprimer les contenus protégés par le droit d’auteur de leurs sites.

 

  • Argument contre : Atteinte aux principes fondamentaux du Web //  Impossibilité de télécharger du contenu pourtant légal simplement parce que les auteurs sont multiples // Disparition des contenus de “reprises” qui sont pourtant un bon moyen de valoriser des chansons par les fans

 

  • Argument pour : Cela permettra aux labels de mieux négocier les redevances car il ne pourra pas y avoir de fuite de la part des internautes // Les artistes sont rémunérés pour le contenu dont ils sont les auteurs puisque les internautes sont dans l’incapacité de publier leur musique et donc de percevoir les revenus associés

 

Webographie :

https://www.ifpi.org/news/YouTubes-Fact-Free-Fear-Mongering
https://usbeketrica.com/article/directive-sur-le-droit-d-auteur-google-contre-attaque
https://www.rollingstone.com/music/music-features/whos-telling-the-truth-youtube-or-the-music-industry-756663/
https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/0600188374872-comment-les-rappeurs-ont-bouleverse-les-contrats-musicaux-2224451.php
https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-11-09/spotify-to-musicians-let-us-be-your-label?utm_campaign=Platform%20%26%20Stream&utm_medium=email&utm_source=Revue%20newsletter
https://www.alphr.com/politics/1009470/article-13-EU-what-is-it-copyright
https://www.musicbusinessworldwide.com/sir-paul-mccartney-tells-european-parliament-vote-through-article-13-to-ensure-a-sustainable-future-for-music/

 

KOPLESH