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Report : Spinnup s’invite au MaMA Festival 2018

Du 17 au 19 Octobre, c’était à Pigalle que ça se passait. Comme chaque année, le milieu de la musique se retrouvait pour découvrir les nouveaux espoirs de la musique française et boire des coups au Mama Festival. Pendant trois jours de concerts et de conventions, les esprits et les corps s’agitent, se rencontrent et donnent naissance à toutes sortes de projets. C’est donc tout naturellement que Spinnup s’est invité dans ce grand bazar. Nous nous sommes faufilés de scènes en scènes, parcourant plusieurs dizaines de kilomètres sur une zone de même pas un hectare pour en rater le moins possible et vous livrer le fruit de notre immersion.

 

JOUR 1 – « Si je m’attendais à voir un concert de cocos au MaMA. »

 

La première soirée commence à la Machine du Moulin Rouge qui comprend deux salles : la scène centrale et la Chaufferie. Pour bien démarrer, je descends me frotter à Zulu Zulu. Je pense que ce groupe a été créé juste pour me faire prononcer le mot « pop tropicale ». Masques et costumes en wax sont à l’honneur pour une musique qui emprunte à l’afrobeat nigérian et à la rumba congolaise dans une ambiance somme toute très pop européenne. D’autres s’y sont frottés avant eux, Fool’s Gold, Two Doors Cinema Club ou encore Architecture in Helsinki. Si l’on oublie le côté appropriation culturelle dont l’accumulation de clichés peut gêner, les majorquins amorcent correctement la soirée en faisant se dérider les bassins.

 

Je remonte la salle principale que Moullinex a transformé en ballroom et je suis ravi de voir du froufrou qui s’agite sur scène. Perché tel une version drag de Gloria Gaynor, un maître de cérémonie harangue la foule avec des hymnes à l’amour disco. Parfois il se barre et le groupe joue des interludes. C’est là que je me rends compte que sans lui, on assisterait plus ou moins à un concert hommage à Jamiroquai. Mais il revient et les tenues changent au fur et à mesure du set. Derrière le groupe, les visuels s’enchaînent, ça tape sur le fascisme, on aperçoit Pepe the Frog, Trump, des bitcoins. Il semblerait qu’on soit ici assez préoccupé à renverser l’ordre mondial. Si je m’attendais à voir un concert de cocos au MaMA. Je m’extrais de l’hypnose provoquée par l’écran, non sans me faire la remarque qu’il est apparemment très facile de détourner un dessin de cœur pour représenter bon nombre reparties intimes.

Sur les planches, le titre Love aux paroles relativement simples a le mérite d’offrir un moment de partage dans la salle chauffée à blanc. Ça touche là où il faut, on s’amuse bien, c’est réussi. Et finalement les interludes Jamiroquai c’est agréable, le groupement hommage à la scène acid en jouant des sons écrasés devant un immense smiley. C’est cohérent. Le live se termine sur une folie voguing de la part de la part de la reine du bal et de ses danseuses. Ils auront eu le mérite de me faire commander un demi supplémentaire.

 

 

Je m’engage ensuite dans la queue pour le Backstage où joue MNNQNS. C’est Ricard Live qui présente ce groupe de rock rouennais mi-Strokes, mi-BRMC. Retour au lycée, les chemises ont l’air repassées, les cheveux volent au vent, ça joue fort mais pas trop sale. Bon. Pour jouer à la réunion annuelle des anciens de Rock’N’Folk, je dis pas, mais là je reste sur ma faim. Demi-tour direction la Boule Noire !

 

On va appeler la musique d’Apollo Noir de la techno invertébrée et voir si on assume. Ce n’est pas forcément la meilleure salle pour voir l’Apollon mais l’expérience est déroutante. Entre techno, drum’n’bass et même jungle. On a l’impression d’assister à une rave mais de l’extérieur. Les vibrations emplissent les crânes et les jambes. L’intéressé balance ce genre de rythmes sur lesquels on bouge la tête comme un cavalier montant un destrier au galop. On reste à faire des tours de périph’ d’un live qu’on devine potentiellement très immersif. Mais qu’à cela ne tienne, la prochaine sera la bonne.

 

Le point culminant de la soirée, c’est Ammar 808. Le story telling ressemble à un début d’histoire drôle. C’est un Tunisien, un Algérien et un Marocain qui montent sur une scène. Un mélange de raï, de gnawa et de transe envoûte la salle. Le public ondule uniformément, hypnotisé par cette flûte qui ne cesse de s’affoler tout au long du live. Grâce à cet étonnant cocktail made in Maghreb, on finit cette première journée sur les rotules mais « c’est de la bonne fatigue ».

 

JOUR 2 – « Il n’y pas à dire on sait y faire au pays du gruyère. »

 

Le lendemain, de retour à la Machine, je reste dans le thème oriental en commençant par 47 Soul. Les palestiniens offrent une nouvelle vision du hip-hop en y mêlant le fameux dabke, popularisé il y a quelques années par Omar Souleyman. En moins « mariage » me dira-t-on à plusieurs reprises. Le concert est une fête ultra conviviale, d’ailleurs le chanteur se met à faire tourner les serviettes. C’est certainement un truc traditionnel qui n’a rien à voir mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ce bon vieux Patoche. Le groupe laisse derrière lui un public chauffé à blanc alors qu’il est à peine l’heure de dîner. Penser à s’hydrater.

 

Je prends alors la direction de l’habituellement très sélect Carmen à présent pour aller voir Comme1Flocon, un rappeur Suisse, encore un. Pas grand monde, c’est très calme, les balances ne sont pas terminées, on sent le flocon en question un peu stressé.

Et puis ça démarre, accompagné d’un beatmaker/backer phénoménal, il donne tout devant un public enjoué mais peu prompt à pogoter tout de même. Heureusement qu’il peut compter sur deux acolytes acquis à sa cause qui essaient de dérider l’audience. Comme1Flocon saute dans la foule, se fout torse nu à la manière d’un Travis Scott des bons jours. Les paroles ne sont pas toujours audibles ce qui fait parfois retomber les gimmicks mais l’énergie est là. On passe de la trap à la salsa, c’est relativement représentatif de la scène actuelle mais avec un truc en plus qui tient principalement dans le charisme du personnage. Slimka, Di-Meh, Makala et maintenant lui. Il n’y pas à dire on sait y faire au pays du gruyère.

 

 

Si le Carmen est une salle pratique pour les musiques de club, c’est plus compliqué pour Yorina qui doit s’imposer face au brouhaha ambiant. La nouvelle signature de Barclay possède une voix cristalline et haut-perchée qui s’accorde très justement avec la simplicité des mélodies qui l’accompagnent. La partie du public qui l’écoute est conquise, le reste commande une troisième tournée de gin tonic à 12€.

 

Il est maintenant l’heure de retourner à la Machine pour s’y faire tabasser les oreilles. En haut, Yuki envoie une techno brute et dénuée de toute mélodie et c’est intéressant. Pas de chichis, que du rythme. Ça fait du bien de ne pas réfléchir parfois. En bas, Irène Drésel, dans une ambiance très « Brocéliande », fait s’agiter les corps. L’allure virginale de l’artiste se combine à une techno sensuelle qui joue avec les basses comme un drap ondulant au dessus du public. On y décèle un concept musical assez inédit. Irène est une sorte de Madame Bovary branchée sur secteur. C’est un mélange de très classique et de très moderne. Si Nolwenn Leroy, au moment de se lancer dans la musique bretonne, avait pris un ecsta et était partie teuffer dans les champs, elle serait peut-être revenue transformée en Irène Drésel.

 

JOUR 3 – « Je sentirais presque l’air humide du Pays Basque souffler au-dessus de mes oreilles »

 

La journée de vendredi commence l’après-midi par le showcase Spinnup. Cinq groupes vont se succéder pour nous rappeler que l’été est définitivement derrière nous et qu’on s’est bien amusés. Évidemment c’est un sans-fautes et je ne dis pas ça parce que je suis corpo.

 

 

On démarre en douceur avec Mezzanine, un duo sympathique de pop lo-fi artisanale. Chemises hawaïenne sur le dos et vernis bleu et jaune sur chaque main, Maxime Liberge et Juliette Richards plantent un décor d’agence de voyage des années 80. Et si le décor est artificiel, le trip, lui, est bien réel. Je sentirais presque l’air humide du Pays Basque souffler au-dessus de mes oreilles et le bruit des vagues qui ondulent sur le sable chaud. Mais c’est juste le bruit de la tireuse et cette épiphanie qui me ramènent à la réalité pigallienne alors que le set du groupe arrive à son terme.

 

Débarque alors sur scène Illy Baze. Un soulman survolté portée par une présence incontestable. Une vague funk envahit la pièce et nous couvre d’une écume de romantisme. Illy Baze expose ses solutions pour « Être heureux » et ça fonctionne. La serre qu’est le Backstage aux alentours de 15h se rafraîchit et nous laisse le sourire aux lèvres, prompts pour accueillir la suite.

 

Une fois le ressac contemplé sous toutes ses coutures on se décide à rentrer dans l’eau avec Jäde. La chanteuse déroule sa Clichétape, un premier album de soul made in France qui renvoie aux meilleures heures de Hiatus Kaiyote (c’est à dire toutes). Jäde répand des couleurs dans la salle à travers des titres habités et mélancoliques sur les productions nuageuses de Schumi1.

 

Student Kay vient nous tirer du bain (je ne lâcherais pas cette métaphore). Le rappeur oscillait encore l’an dernier sur son EP Wake Up entre anglais et français. Il est revenu en octobre avec le morceau « Je rêve » et semble commencer à choisir son camp. L’enfance est omniprésente dans la musique de Student Kay, on retourne avec lui dans ses souvenirs, ses rêves, ses regrets. Malgré cela, aucun plombage d’ambiance, il s’amuse et nous avec. Ce tourbillon d’énergie est efficace, l’électronique amené par le groupe derrière lui fait la différence.

 

Saudade vient clore cette après-midi. Point de bossa nova ici donc aucune perche tendue à quelconque jeu de mot de ma part avec les plages brésiliennes. Saudade combine batteries jazz, guitares lo-fi et synthés pop 80 pour une performance très british à mi-chemin entre King Krule et the Streets. C’est sur cette blue note que se conclu un showcase irradiant de bonnes ondes. Penser à mettre de la crème.

 

LAST NIGHT – « La scène française n’est pas prête à rendre les armes et c’est tant mieux. »

 

On entame le dernier soir au FGO Barbara. Suzane est déjà en train de mettre le feu à un public que je soupçonne d’être acquis à sa cause. La jeune avignonnaise tout en carré plongeant et combinaison de pyjama bleu et blanc opère un enchaînement de chorégraphies électriques à la Sia sur des productions house percutantes. Les textes sont assez naïfs mais efficaces. Elle parle de la flemme, des gens hyper-connectés, de l’autodestruction. Rien de nouveau sous le soleil mais il y a une sincérité touchante chez Suzane et il y a fort à parier que le succès soit au bout du rôdage.

 

A la Cigale, S.Pri Noir fait passer un sale quart d’heure au parquet centenaire. Ça saute de tous côtés. Le MC parigot débarque en sweat jaune fluo à 200 sur la bande d’arrêt d’urgence. Il épluche son récent album Masque Blanc avec toute la maîtrise qu’on lui connaît.

 

« Ah mais c’est assis ? » Absolument chaque personne qui passe la porte des Trois Baudets prononce cette phrase. Eh oui, nous allons voir Miel de Montagne le cul dans le velour. Pourquoi pas. Lorsqu’il arrive sur scène son nom prend tout son sens. C’est du miel, le gars est tout cool et sait instaurer une ambiance ultra détente. Son EP Petit Garçon est juste ce qu’il faut de kitsch. C’est gentil, parfois répétitif mais toujours entraînant. Il arriverait presque à nous tirer une larme en nous racontant son émotion de se produire dans la salle où il avait devant son papa 10 ans auparavant.

 

 

Aucune chanson ne porte sur autre sujet que l’amour, et c’est tellement exagéré que ça en devient vraiment rigolo. Pour clore le set, ce fil rouge vient s’enrouler autour du couple qui se porte volontaire dans le public pour danser un slow sur scène. Ovation pour ce prophète de la détente avant tout. C’est quand même sympa de partir à un concert en n’en attendant pas grand chose et revenir avec un joli souvenir.

 

Le grand Jok’air vient clore ces trois jours de folie. Plus qu’un outsider, c’est l’une des révélations rap de ces dernières années. Annihilant définitivement la limite déjà ténue entre r’n’b et rap français, le Trey Songz hexagonal fait chauffer le vibrato et emporte tout sur son passage. De Jok’Rambo à Big Daddy Jok, il fait parler ses alter egos en switchant du hardcore à la tendresse. C’est quand même un des rares rappeurs qui peut prétendre à des featuring avec l’Empereur de la crasserie Alkpote comme avec les très bobo Madame Monsieur. Jok’air termine sur son hit le plus conscient La Mélodie des quartiers pauvres qui fait chanter unanimement du bar à la fosse.

 

Belle édition que ce Mama 2018. Des moments uniques pour peu qu’on s’organise bien, quelques regrets de ne pas pouvoir assister à tous les lives (Blu Samu, Altin Gün une prochaine fois peut-être) mais au final une impression commune d’émulation positive face à cette profusion de talents. La scène française n’est pas prête à rendre les armes et c’est tant mieux.