Décryptage

Empoderadas : ces filles qui font décoller la scène hispanique

Il n’aura échappé à personne que l’influence latine a gagné le coeur de la culture populaire occidentale ces dernières années. Outre-Atlantique, rappeurs américains issus de la communauté latine comme Cardi B, Tekashi 69, J Balvin connaissent un énorme succès. Chez nous, peu de descendants latino-américains sur le devant de la scène depuis Rocca mais une appropriation phénoménale de leur culture. Jul, Maître Gims, Booba, PNL, Maes pour en citer qu’eux, tous sont passés par la case reggaeton. Et quand ce n’est pas le cas, on n’est jamais à l’abri d’une référence à Narcos ou La Casa de Papel.

Or exploiter les clichés et les sonorités ibériques et sud-américaines ne nous permet pas de nous plonger en profondeur dans la culture de ces pays et de voir ce que leurs artistes ont à offrir.

On observe néanmoins certains artistes qui tirent leur épingle du jeu. Certaines, pour être plus précis. La latina n’est plus cantonnée à la mama autoritaire ou à la bombe en tanga qui gigote dans la piscine.

Si des femmes comme Hurricane G ou Jennifer Lopez avaient ouvert la voie dès les années 90, ces trois artistes reprennent le flambeau et élargissent les horizons de la musique latine.

 

 

Rosalia

 

C’est le succès international le plus fulgurant des ces derniers mois! Si Rosalia, jeune Barcelonaise de 24 ans avait déjà sorti un album début 2017 dans lequel elle modernisait le flamenco comme personne, ce sont ses deux récents singles qui ont fait exploser sa notoriété.

Malgré l’offre pléthorique de clips sur Youtube, elle a su tirer son épingle du jeu avec Malamente et plus récemment Pienso En Tu Mira.

Une plongée dans la culture espagnole à travers la tauromachie, la religion et le flamenco sous forme de claque visuelle. Sa force, c’est de montrer sans tabou et sans jugement la violence présente dans la culture espagnole.

Malamente parle de mauvaise augure en déployant toute l’imagerie de la gitane sorcière et du rapport à la croyance. Pienso En Tu Mira déroule la pensée paranoïaque d’un mari jaloux. Malgré des textes forts et potentiellement clivants, elle réussit à ajouter la touche pop qui manquait à Los Angeles pour la porter au devant du grand public. Son second album El Mal Querer, dévoilé le 9 novembre dernier n’a fait que confirmer la virtuosité du personnage.

 

 

Bad Gyal

 

Le nom est explicite, elle aussi. La dernière mixtape de Bad Gyal aka Alba Farelo est un condensé d’énergie made in Catalunya.

Entourée de producteurs tous plus talentueux les uns que les autres partis lesquels Dubbel Dutch, Paul Marmota et El Guincho (également collaborateur de Rosalia), elle assume une sexualité émancipatrice au travers de titres dopés à la gasolina.

Bad Gyal rompt avec l’image ensoleillée du reggaeton en proposant un univers urbain sombre, parfois goth, qui ramène à la musique underground des clubs sous-terrains. Un pont avec la scène trap et techno qui s’inscrit avec justesse dans l’esprit éclectique de ce nouveau mouvement.

Dotée d’une voix faussement lancinante bardée d’autotune, Bad Gyal parvient savamment à faire prendre feu à cet étrange cocktail.

 

 

La culture du corps inhérente au dancehall est inévitablement présente. Bad Gyal drague, attise, baise, mais elle est la seule décisionnaire. Pour autant, elle ne veut pas qu’on lui parle de politique : « Ça me fatigue un peu les questions sur le féminisme ou l’empowerment. On ne va pas dire à des mecs: « Votre vidéo elle machiste là. » En revanche, nous, on suppose que nous devrions nous positionner politiquement »

Si sa musique a effectivement une portée politique liée aux changements de société actuels, elle, voit déjà plus loin. Un monde où il est normal d’être ce que l’on est.

 

Nathy Peluso

 

Si on devait classer Nathy Peluso quelque part ce serait entre Amy Winehouse et Princess Nokia mais on ne le fera pas.

L’argentine, installée à Madrid depuis plusieurs années maintenant, oscille entre rap, jazz et soul, cultivant une identité visuelle moderne et paradoxalement très nineties.

Nathy Peluso est un personnage théâtral. Explosive, avec des expressions faciales cartoonesques et un accent marqué, des costumes directement inspirés de la culture argentine traditionnelle et populaire.

Entourée de producteurs du cru tel que Odd Liquor, Gese Da O. ou Big Menu sur son dernier album La Sandunguera, elle livre un message clair: « Ne m’emmerdez pas ».

 

 

Plus offensive que sur Esmeralda, le précédent opus, Natalia impose son indépendance comme une condition préalable à toute relation interpersonnelle avec verve et humour. Ses textes sont assénés comme des coups de pieds dans les balls avec une maîtrise vocale digne d’une diva. Le personnage est tellement sans ambiguïté qu’elle peut répéter 57 fois Gimme Some Pizza sur le morceau du même nom ou déclamer la complainte niaise La Passione pour clore l’album, personne ne s’y trompe: Nathy n’est pas là pour trier les lentilles.